C’est un événement. Tout d’abord, car c’est la première fois sous la Vème qu’un ex-président se retrouve prévenu dans un procès. Ensuite, car la procédure qui le conduit devant les juges dure depuis des décennies. Ensuite, parce qu’il s’agit de Chirac et, quelque soit son positionnement politique, on ne peut qu’avoir une certaine tendresse pour celui-ci, en se remémorant qu’il fut à l’origine de la non intervention de la France en Irak et du coup de gueule sur les flics Israéliens qui l’empêchaient de s’approcher de commerçants Palestiniens.
Bref ; quand on voit c’qu’on voit, qu’on entend c’qu’on entend et qu’on vit c’qu’on vit aujourd’hui, avec notre NanoPrésident, ben on regrette des pointures comme Chirac et Mitterrand.
Alors, de quoi accuse t’on Jacques Chirac ?
Dans les années 80, les emplois fictifs sont légion entre la mairie de Paris et le RPR. Mais attention : gare à la confusion des dossiers judiciaires. Ceux du parti gaulliste ont déjà fait l'objet d'un procès. Reste que le parallèle entre les deux dossiers est évident.
Explication : si le RPR était consommateur d'emplois fictifs -au détriment de l'Hôtel de Ville et des entreprises amies du BTP-, la ville de Paris était fournisseur attitré des « amis » du RPR. En tout, une vingtaine de personnes sont concernées : un garde du corps pour Marc Blondel, ancien leader de Force ouvrière, un chauffeur pour un sénateur ou encore pour l'épouse de l'ancien ministre des Affaires étrangères, Hervé de Charrette…
Les affaires se multiplient : plusieurs dossiers de financement du RPR, les frais de bouche de la mairie de Paris, le rapport de Xavière Tibéri… Si des collaborateurs de Chirac (comme Alain Juppé) ont été condamnés dans différents dossiers concernant l'ex-Président, lui n'a donc jamais été jugé, puisque ses douze années à l'Elysée ont ralenti d'autant les procédures. La plupart ont d'ailleurs été enterrées, ou sont prescrites.
Après un dernier « ménage » réalisé dans la procédure d'enquête et l'effacement de plusieurs dossiers par l'effet de la prescription, Jacques Chirac se voit donc poursuivi pour vingt et un emplois litigieux entre 1992 et 1995, pour des faits qualifiés de « détournement de fonds publics et abus de confiance ».
Réponse de Chirac :
« Des personnes qui ont travaillé à m'éclairer sur des questions de fond –problèmes éducatifs, sociaux, économiques, sportifs– afin de permettre au maire de la capitale d'assumer au mieux ses missions.
Il pouvait s'agir aussi de femmes et d'hommes de qualité, ayant toutes les compétences nécessaires, mais traversant une période professionnelle difficile et à qui j'ai voulu redonner une chance. Et enfin un très petit nombre de collaborateurs qui ont facilité la coordination et l'exercice de mes fonctions. »
Pas sûr que les juges se laissent convaincre. Dans un arrêt de 97 pages rendu le 1er décembre 2004, les magistrats de la cour d'appel de Versailles avaient longuement justifié leur décision de condamner Alain Juppé à quatorze mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité :
« Il est particulièrement regrettable qu'au moment où le législateur prenait conscience de la nécessité de mettre fin à des pratiques délictueuses qui existaient à l'occasion du financement des partis politiques, M. Juppé n'ait pas appliqué à son propre parti, dont il était le secrétaire général à l'autorité incontestée, les règles qu'il avaient votées au Parlement. »
Alors, pourquoi de nombreux élus de tous bords font la tronche ? Pourquoi le Maire socialiste de Paris a t’il négocié le remboursement d’une partie des sommes dues ? Ce qui, soulignons le, implique que Chirac ait bien des “sommes dues”...
Parce que c'est une particularité française, tant qu'il n'y a pas eu d'enrichissement personnel direct, beaucoup de transgressions sont tolérées, et cela tant par les politiques que par une grande partie des citoyens. Faut-il rappeler que les délits de trafic d'influence, de prise illégale d'intérêts, de détournement de fonds publics, etc. ne sont pas des inventions récentes de magistrats radicaux ?
Il s'agit de règles anciennes de droit pénal qui font partie de notre ordre public. Et le fait que jusqu'en 1988 aucune disposition ne régulait le financement des campagnes et des partis politiques ne permet pas d'écarter ces infractions générales. Elles s'appliquent parfaitement à beaucoup de pratiques politiques officieuses, que certains nomment « grises », incertaines, mais qui sont aussi parfois « noires », c'est-à dire délictueuses. Il est toujours étonnant d'observer les positions double-face de beaucoup d'élus en matière d'ordre public : hyper-sensibles aux questions d'insécurité quand il s'agit de personnes, de biens et de trafics, ils refusent souvent d'assumer le caractère illicite d'un certain nombre de leurs pratiques.
Ainsi, L'ancien président de la République est prévenu d'abus de confiance, détournement de fonds publics et prise illégale d'intérêts. Il risque un maximum de dix ans de prison et 375 000 euros d'amende.
Et s’il n’est pas jugé aujourd’hui, il ne le doit pas à son propre avocat, mais à Me Jean-Yves Le Borgne, connu du grand public comme avocat d'Eric Woerth dans l'affaire Bettencourt, qui vient de déposer trois questions prioritaires de constitutionnalité (QPC) pour son client, Rémy Chardon, prévenu secondaire dans ce procès et ex-directeur de cabinet de Jacques Chirac à la mairie de Paris.