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Le Kiosque aux Canards
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Quand le FN ment à propos de la “discrimination positive”

Quand le FN ment à propos de la “discrimination positive”

 

 

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Aujourd’hui, un fils d’ouvrier a 17 fois moins de chances d’intégrer une grande école qu’un enfant de cadres supérieurs ou d’enseignants. Quand la France doit se donner pour objectif de ne pas enfermer les individus dans un destin écrit d’avance à cause de leur origine sociale, Mme Le Pen propose, elle, d’en finir avec les programmes de « discrimination positive » en dénaturant leur contenu.

 

Pour renouveler les élites françaises, observe-t-elle dans cette vidéo


 

 

 

 

« il faut d’abord assurer une plus grande diversité des profils dans les grandes écoles, celles qui forment les élites de demain ». Pour ce faire, continue-t-elle, « il faut cesser les programmes de discrimination positive » qui consistent « à donner des avantages et passe-droits à certaines catégories de la population en fonction de leurs caractéristiques ethniques ». Faut-il voir dans cette affirmation une ignorance surprenante de la part d’une femme politique aussi aguerrie ou de la manipulation grossière ?


La discrimination positive à la française : le refus des critères ethniques et des passe-droits


La discrimination positive est, il est vrai, une expression difficile à appréhender car on ne comprend pas naturellement comment une discrimination peut être positive. Raison pour laquelle on préfère souvent utiliser le terme d’égalité des chances plutôt que cette curieuse traduction de l’affirmative action américaine. Peu importe, il s’agit dans tous les cas d’une même politique : des mesures de rattrapage pour corriger des inégalités de départ. Néanmoins — et la différence est de taille —, ces politiques sont, en France, fonction de critères socio-économiques tels que le revenu, le statut professionnel, le patrimoine. Contrairement à leurs cousines américaines, elles ne se fondent jamais sur une appartenance ethnique : la couleur de peau et l’origine géographique. Et pour cause : la Constitution, en son article premier, l’interdit au nom de « l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». Un verrou constitutionnel que le FN ne peut pas ignorer car il fait également obstacle à l’application d’une quelconque « préférence nationale » pour les « Français de souche ».


Seconde contre-vérité : pas plus de passe-droits que de critères ethniques. Partout, le principe reste l’admission après concours. Sciences Po, la première grande école à adopter la « discrimination positive », est l’exception qui confirme la règle. Depuis 2001, le prestigieux institut recrute des lycéens venant d’établissements classés en zone d’éducation prioritaire (ZEP) sans les soumettre au concours d’entrée en première année. Pour autant, ces élèves ne sont pas dispensés des examens marquant la fin de chaque année universitaire. Et ils réussissent aussi bien que les autres : d’après Sciences Po, 9 étudiants recrutés par cette voie sur 10 passent directement dans l’année supérieure… Devant ce succès, les voix ronchonnes se sont tues. De toute façon, l’État n’a pas le pouvoir de modifier cette décision qui appartient à un établissement privé.


Cette politique, très décriée à ses débuts, a lentement pris racine dans l’enseignement supérieur : dans le privé, d’abord, à l’Essec, une grande école de commerce, en 2002 ; puis dans le public, au lycée parisien Henri IV en 2005, à l’Ecole nationale de la magistrature (ENM) en 2008 et à l’Ecole nationale d’administration (ENA) en 2009. Pour être complet, il faudrait également citer la création d’un programme « diversité » à l’Ecole nationale de l’administration pénitentiaire (ENAP) et l’Ecole nationale de la protection judicaire de la jeunesse (ENPPJ) en 2008, puis à l’Ecole nationale des greffes (ENG) et à l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) de Lille en 2009. Le phénomène demeure toutefois minoritaire : après un rapide calcul, les programmes de discrimination positive touchaient quelques centaines d’élèves pour 2,3 millions d’étudiants inscrits à la rentrée universitaire 2010.


Leur but ? Celui, justement, que Mme Le Pen dit vouloir atteindre : « permettre aux élèves doués des classes populaires de réussir, mais de réussir à la loyale ». Une formation préparatoire, donc, à l’instar de celles, fort coûteuses, que délivrent les instituts privés et qui ne présume en rien des résultats obtenus aux concours. Au reste, le FN ne s’est pas privé de souligner l’échec de la première promotion de la classe prépa « diversité » au concours de l’ENA en ironisant : « La HALDE va-t-elle demander la condamnation en justice du jury de l’ENA ? »


Dans ces conditions, pourquoi Mme Le Pen veut-elle casser ces politiques ? Peut-être parce qu’elles concernent, pour une part, des enfants d’immigrés… Et alors ? Ils sont Français comme les autres, et parfois depuis des générations. Et, pour parler crûment, tous les pauvres ne sont pas des Noirs et des Arabes, et les Noirs et les Arabes ne sont pas tous pauvres. « Informer davantage les élèves et leurs parents sur les voies d’excellence, faciliter l’accès au logement étudiant et augmenter les bourses sociales pour les plus méritants », comme le suggère Mme Le Pen, paraît bien court. D’autant que la diversification du profil des élites se joue bien avant les grandes écoles.


De « l’élitisme républicain »


Or que propose Mme Le Pen pour l’école ? À dire vrai, plus grand-chose… Très récemment, la rubrique « éducation et formation » figurant sur le site de son parti a été vidée de son contenu. Pour l’essentiel, elle proposait jusqu’alors la suppression du « collège unique » et la distribution d’un « chèque éducation », également baptisé « chèque scolaire ». Ces propositions, dont le Front national de la Jeunesse (FNJ) se fait encore l’écho dans Nations Presse, visent à renouer avec le modèle idéalisé de « l’élitisme républicain » tout en affichant la plus grande méfiance vis-à-vis de l’école publique.


Certes, les résultats du système scolaire français ne sont pas à la hauteur de ce que l’on pourrait en attendre, d’après l’enquête du Programme International pour le Suivi des Acquis des élèves (PISA) menée régulièrement par l’OCDE. Pour 2009, la France se situe seulement dans la moyenne des pays évalués, loin derrière la Finlande et la Corée du Sud. Cette situation s’explique-t-elle réellement par le collège unique ? On peut en douter. Pas moins de 40% des élèves connaissent des difficultés de lecture, d’écriture et de calcul lorsqu’ils entrent au collège. En somme, en quoi sa suppression résoudrait-elle des problèmes qui se nouent dès les petites classes de l’élémentaire ? Pour le FN, le collège unique semble surtout présenter l’immense désavantage d’imposer une mixité, qui entraînerait automatiquement une « altération » du niveau des élèves. Une fois encore, le seul objectif semble de séparer les gens selon leur origine ethnique ou sociale. « Promu par les pays scandinaves et repoussé par les pays à tradition sélective comme l’Allemagne, la Suisse ou la République tchèque », ce système est pourtant « le moins inégalitaire », affirme le chercheur Yves Rochex.


Quant au « chèque éducation », il consiste, pour reprendre la définition qu’en donne le FNJ, « à financer la scolarité d’enfants de milieux défavorisés dans un établissement privé sous contrat. » Cette mesure, dont l’économiste néo-libéral américain Milton Friedman fut l’un des grands défenseurs, a été, entre autres, expérimentée au Chili sous le dictateur Pinochet… Pourquoi l’école privée serait-elle la seule issue pour les élèves défavorisés ? Pourquoi lui accorder davantage de moyens ? Par la loi Debré de 1959, l’Etat français est déjà tenu de la financer au nom des principes de la « gratuité de l’acte d’enseignement » et du « libre choix de l’école ». En contrepartie, celle-ci s’engage à accueillir tous les enfants et, donc, à prévoir des bourses pour les élèves modestes.

 

Oui à la sélection des talents, mais à condition de ne pas affaiblir l’école publique et de donner à chaque élève le temps et la possibilité de montrer ce dont il est capable.


Construire l’égalité des possibles


C’est un fait :  l’élève vivant à Aix-en-Provence aura, d’emblée, plus de chances de briller que son camarade de Clichy-sous-Bois. Des frontières, invisibles mais bien réelles, traversent également les villes : un monde sépare le VIearrondissement de Paris du XVIIIe. Ce constat, posé au début des années 1980, conduisit à lancer la politique d’éducation prioritaire, la forme la plus ancienne de discrimination positive à la française, dont le but est de donner davantage de moyens aux territoires les plus défavorisés, les ZEP. Trente ans après, le bilan de cette politique est contrasté : l’écart entre les élèves scolarisés en ZEP et les autres n’a ni réduit ni augmenté.


Comment l’expliquer ? Premièrement, à en croire le sociologue Eric Maurin dansLe Ghetto français, l’existence de quartiers dits sensibles ne fait que révéler un « processus de sécession territoriale beaucoup plus général ». Si ghettoïsation il y a, c’est d’abord une « ghettoïsation par le haut » : les plus aisés évitent les classes moyennes supérieures, celles-ci évitent les professions intermédiaires qui évitent elles-mêmes les employés, et ainsi de suite jusqu’aux ouvriers et aux chômeurs. À cette aune, l’échec de l’éducation prioritaire apparaît relatif : la politique des ZEP aurait permis d’amoindrir les effets d’une stratégie d’évitement que seuls peuvent se permettre ceux qui en ont les moyens.


Deuxièmement, la carte des ZEP a connu une extension démesurée. D’après l’Éducation nationale, il existe plus de 900 zones aujourd’hui, contre 663 en 1999, 526 en 1990 et 355 en 1982. Résultat, l’effort est dilué. Autre conséquence : l’objectif assigné à cette politique a changé. On est passé d’un projet global de transformation des territoires à la promotion des talents individuels. L’exemple des « internats d’excellence », créés en 2010, en constitue une bonne illustration : il faudrait soustraire quelques élèves jugés méritants à l’influence néfaste de leur milieu… Une initiative, qu’on sait coûteuse sans que personne n’en connaisse le financement exact, dont l’objectif est d’obtenir des résultats rapides en ciblant les bons élèves. Le FN, avec le « chèque scolaire », pousse cette logique à l’extrême : seuls certains élèves mériteraient d’être « sauvés ».


Troisièmement, la politique d’éducation prioritaire souffre d’un manque de pilotage. Les critères socio-économiques sur lesquels elle repose ne sont pas définis au niveau national, mais académique. L’accent n’est mis ni sur les apprentissages fondamentaux – le calcul, la lecture et l’écriture – ni sur la classe. Durant l’année scolaire 2010-2011, les élèves de sixième d’un collège parisien classé en ZEP, célèbre pour avoir abrité le tournage du film Entre les murs, avaient le choix entre une multitude d’activités périscolaires, mais ont reçu un cours sur quatre de français durant le deuxième trimestre et ont été carrément privés d’enseignement d’histoire-géo durant tout le troisième trimestre, faute de remplaçants.


N’en déplaise à Mme Le Pen, l’urgence est de consolider nos programmes de discrimination positive — et, nous l’avons vu, des marges de progression existent. S’en tenir au principe du « que le meilleur gagne » quand les inégalités scolaires redoublent des inégalités sociales de plus en fortes, c’est faire preuve, au mieux, de naïveté. En tout cas, cela dessine un projet politique destiné aux seules personnes « bien nées », celles qui ont tous les atouts en main pour réussir : un comble pour le FN qui affirme désormais lutter contre les privilèges et la reproduction des élites !